Dans l’imaginaire populaire, le psychiatre est celui qui enferme, sédate, oblige, contraint. Qui mate la « folie » par la force. Car, c’est bien connu, le « fou » ne se soigne pas de lui-même et doit être contraint à le faire dans son intérêt et dans celui de la société.
Des politiques retors incompétents mal informés, mus par la démagogie le souci d’afficher une image sécuritaire ont d’ailleurs pu accréditer cette thèse, en ne voulant voir de la psychiatrie que l’aspect d’enfermement des « fous dangereux », et n’ont cru utile que de débloquer un peu d’argent que pour construire plus de chambres d’isolement et de dispositifs électroniques de sécurité.
Dans le même esprit, les mêmes politiques ont cru bon de mettre en place la notion de soins ambulatoires sous contrainte, dans lesquels le patient est censé être obligé de respecter suivi et traitement.
Et pourtant.
Et pourtant la contrainte, c’est le Mal. Plus il y en a, moins la psychiatrie est efficace.
Parce que figurez-vous qu’au plus vous voulez obliger quelqu’un à faire quelque chose, au plus vous suscitez de résistances chez lui. Essayez sur votre femme, votre mari ou votre voisin si vous avez du mal à me croire. La personne vous oppose des contre-arguments et se fait l’avocat de la thèse opposée à la vôtre. Elle ne vous convainc pas mais elle se convainc elle-même encore un peu plus de la justesse de son propre raisonnement.
Exemple :
- Non mais Robert ça suffit maintenant, j’exige que tu arrêtes de fumer, le docteur a dit que tu n’avais plus le choix.
- Josette, laisse-moi donc tranquille, ça me regarde.
- Ca me regarde aussi, je n’ai pas envie d’être veuve avant l’heure. Le Dr Chouquette a dit que si tu continuais comme ça, tu aurais de l’insuffisance respiratoire, et bientôt le cimetière !
- Bof, Chouquette et toi vous êtes toujours alarmistes. Tu te souviens ton polype dans l’intestin ? Vous auriez juré toutes les deux que c’était un cancer. Eh bien finalement la biopsie était normale…
- Ca n’a rien à voir. Tout le monde sait que la cigarette ça donne le cancer !
- Oui, et la voiture ça donne des accidents. Pourtant nous sommes toujours vivants non ?
- Tu es vraiment de mauvaise foi. Puisque le docteur te dit que c’est OBLIGATOIRE d’arrêter !
- Tu sais ce que je lui dis au Dr Chouquette ?
Vous allez me dire qu’il suffit d’être plus « persuasif », c’est-à-dire menaçant pour contraindre l’autre. Vous avez effectivement plus de chances d’obtenir ce que vous voulez si vous menacez l’autre. Le problème c’est que dans ce cas l’autre vous trouve beaucoup, beaucoup moins sympa.
Et ça, c’est loin d’être un détail.
Vous n’êtes plus un allié mais un ennemi. Du coup, tout ce que vous proposerez ou imposerez sera suspect, a priori négatif.
Mais surtout, l’autre en question vous évitera autant que possible, puisque vous êtes source d’expériences déplaisantes.
C’est valable pour tout le monde, y compris pour les patients de psychiatrie. Difficile d’avoir une relation constructive avec un psychiatre perçu comme menaçant, punitif et contraignant. Il est plus rationnel de l’éviter (échapper aux soins) et surtout, surtout ne pas parler de ses symptômes si par malheur ils se manifestaient. Quant au traitement qu’il prescrit, comment avoir confiance ?
Alors que si la relation est plus saine, qu’il s’agit d’une relation de confiance de type adulte, aidante pour le patient, bienfaisante, celui-ci n’hésitera pas à recourir à son médecin. Médecin qui aura d’ailleurs aidé son patient à être un peu son propre médecin et à repérer les signes qui doivent l’inquiéter. Le traitement, discuté avec le patient, accepté par lui, est bien perçu comme une aide.
Finalement, quelle est la différence entre les patients qui vont bien (qui rechutent peu) et ceux qui vont mal ? Les premiers ont pu établir une bonne « alliance thérapeutique » avec leurs soignants, alliance contre la maladie, alors que les autres perçoivent les soignants comme des ennemis.
La contrainte, c’est un bon moyen de rendre les soins psychiatriques moins efficaces.
Alors bien sûr il semble y avoir des exceptions. Un certain nombre de patients ne sont pas en mesure de laisser cette alliance s’établir lorsqu’ils sont en crise. C’est le cas de certains patients délirants, ou de certains patients suicidaires par exemple. L’un des symptômes de leur maladie peut justement être la désormais fameuse anosognosie (le fait de ne pas avoir conscience de sa maladie. On emploie normalement ce mot plus en neurologie qu’en psychiatrie mais tant pis) Qui irait rechercher des soins s’il ne se pense pas malade ?
Aussi dans certains cas la contrainte est indispensable. On ne peut laisser le patient gravement dépressif mettre ses projets suicidaires à exécution, ou le patient délirant harceler son voisin dont il pense qu’il l’insulte à travers les murs. De tels patients peuvent être alors hospitalisés contre leur gré, et des traitements qu’ils ne sollicitent absolument pas peuvent leur être administrés, au besoin sous forme injectable.
Mais cette contrainte ne saurait se pérenniser. Les choses n’avancent vraiment que lorsque le patient va mieux, réalise au moins en partie qu’il a besoin de soins, et se met à collaborer avec l’équipe soignante contre sa maladie.
Dans de rares cas, en dépit des efforts des soignants (quelquefois à cause de certaines de leurs maladresses), l’alliance thérapeutique ne s’établit pas, et le rapport de force persiste dans la durée. C’est le signe d’un échec de la prise en charge, et non une fin en soi.
La contrainte en psychiatrie, bien que parfois nécessaire, nuit à l’établissement du lien thérapeutique. Moins on y recourt, mieux c’est.
Ceci était un message du CCIFP (Comité Contre les Idées Fausses en Psychiatrie).